Trois questions à
Virginie MARIS

Pourquoi travailler sur l’approche philosophique des rapports de l’Homme à la nature ?

Le déclin de la biodiversité et plus généralement la crise environnementale contemporaine posent de nombreux problèmes scientifiques et techniques : quel est le taux de disparition des espèces ? Quelles en sont les causes ? Quelles sont les mesures de conservation qui ont les meilleures chances de succès ? Comment restaurer des milieux naturels dégradés par les activités humaines ? Mais quels que soient les travaux que l’on mène sur ces questions, on finit toujours par se heurter à des questions proprement philosophiques. Qu’est-ce que la nature ? Quelle est sa valeur ? Pourquoi devrions-nous la protéger ? Comment répartir les coûts et les avantages liés à sa protection ? Avons-nous des responsabilités et des devoirs envers tous nos contemporains, les membres des générations futures, les animaux, les espèces ? La philosophie ne peut pas offrir de réponse toute faite à ces questions, mais elle permet déjà de les poser et d’élaborer, petit à petit, quelques éléments d’éclairage et parfois même de réponse qui permettent de situer la conservation de la biodiversité dans le cadre plus large des rapports entre les humains et le monde naturel.

Que pensez-vous de l'approche par services écosystémiques ? Est-ce un moyen qui permettrait de mieux sensibiliser les citoyens au rôle de la biodiversité ? N'y a-t-il pas un risque de marchandisation de la nature ?

Les services écosystémiques sont définis dans la littérature scientifique comme étant les bénéfices que les êtres humains tirent du fonctionnement des écosystèmes. Il peut s’agir des ressources naturelles, et l’on parle alors de services d’approvisionnement. Il peut s’agir de certaines fonctions des écosystèmes qui contribuent indirectement au bien-être humain comme la régulation des maladies, du climat, la formation des sols, le stockage de carbone etc. On parle alors de services de régulation. Cette catégorie met en évidence le fait que le bon état de fonctionnement des écosystèmes est beaucoup plus utile et parfois même indispensable qu’il ne peut y paraître à première vue. La prévention des crues, la pollinisation des cultures, l’approvisionnement en eau potable sont autant de fonctions des écosystèmes dont les sociétés humaines dépendent étroitement. On parle enfin d’une troisième catégorie de services écosystémiques, les services culturels. Il s’agit dans cette famille de rassembler des choses aussi différentes que les bénéfices liés à l’écotourisme, les plaisirs récréatifs ou encore les valeurs morales et spirituelles que les êtres humains attribuent à la nature ou à certaines entités naturelles. Du point de vue philosophique, cette catégorie est très problématique car les choses les plus importantes qu’elle désigne ne sont pas à proprement parler des services. L’identité culturelle attachée à certains territoires, l’importance de certains sites sacrés ou encore le bien-être émotionnel associé au contact avec la nature sont autant de choses qui constituent notre identité, nos valeurs, notre vision du monde. Ce ne sont pas des bénéfices à proprement parler mais la trame complexe et enchevêtrée des relations entre les humains et le monde naturel sur laquelle se tisse la notion même de bénéfice.
Le problème de la marchandisation des services écosystémiques est épineux. D’un côté, on a un système économique dans lequel la destruction de la nature rapporte systématiquement plus que sa protection, et comme la croissance économique est une priorité pour nos sociétés, il faut trouver des moyens de redresser ce biais en faveur de la destruction, par exemple en taxant la destruction des services écosystémiques ou en payant pour leur conservation. On appelle ça l’internalisation des externalités négatives : il s’agit d’éviter que certains acteurs privés fassent du profit en rejetant les coûts sur l’ensemble de la collectivité. Ces taxes ou ces incitations peuvent, dans certaines circonstances, s’apparenter à des formes de marchandisation mais elles sont peut-être préférables au statu quo.
De l’autre, si l’on considère, comme c’est mon cas, que le problème écologique auquel nous assistons est de façon inhérente une conséquence des sociétés de croissance et de consommation qui sont les nôtres, ces mesures inspirées du marché sont au mieux insuffisantes et au pire contre-productives, car elles masquent le vrai problème et tendent à remplacer ce qui devrait relever de la responsabilité et du bien commun par des logiques d’optimisation économique. Je pense donc qu’il faut être extrêmement vigilants quant aux effets réels des outils économiques et surtout éviter qu’ils ne se substituent à une réflexion plus profonde sur notre rapport à la nature et sur les limites qu’il convient d’imposer à notre liberté de la détruire.

Quel(s) rôle(s) peuvent ou doivent jouer les recherches en sciences humaines pour stopper la vague actuelle d'érosion de la biodiversité ?

La crise de la biodiversité est une crise de société au moins autant qu’une crise écologique. Ses causes sont exclusivement liées aux activités humaines, ses effets impactent directement les sociétés, et les moyens d’enrayer la crise ou de mitiger ses impacts relèvent des institutions humaines, qu’il s’agisse de la politique, de l’économie ou de la culture. Il est donc bien évident que l’on ne peut ni étudier ni envisager de résoudre cette crise sans s’intéresser de très près aux activités humaines et pour cela les sciences humaines sont probablement une ressource indispensable. L’histoire, l’économie, la sociologie, l’anthropologie, le droit, la psychologie ou encore la philosophie sont autant de disciplines au sein desquelles se développe depuis une vingtaine d’années une réflexion essentielle sur l’origine, le sens et éventuellement les issues possibles de la crise environnementale contemporaine.

Que préconisez-vous pour atténuer effectivement cette vague d'érosion ?
La réponse est à la fois déconcertante de simplicité et incroyablement difficile à mettre en œuvre. Qu’il s’agisse de biodiversité, de climat ou de pollution, tous les problèmes environnementaux sont liés à la surconsommation des ressources,  à commencer par les ressources énergétiques. Sortir de cette surconsommation effrénée, en changeant à la fois les comportements individuels et les agencements collectifs (économiques, politiques, urbains), voilà le grand défi auquel il faut faire face si l’on veut transmettre aux générations qui vont nous succéder sur notre belle planète une nature riche et des conditions de vie épanouissantes.


Activité au sein de ma structure

Philosophe de l’environnement, je suis chargée de recherche CNRS au Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Évolutive (CEFE) de Montpellier. Mes travaux de recherche s’articulent autour de deux axes : un travail épistémologique sur l’écologie et les sciences de la conservation et la mise en évidence de l’influence que peut exercer la philosophie morale sur la façon de concevoir notre rapport à la biodiversité et nos responsabilités vis-à-vis de sa conservation. En parallèle, je travaille avec des chercheurs issus d’autres disciplines (écologie, géographie, sciences politiques, économie, droit) sur différents thèmes directement liés à la conservation de la biodiversité, tels que la gestion des espèces non-indigènes, les services écosystémiques, les mesures compensatoires ou encore l’évaluation économique de la biodiversité. Plus généralement, mes travaux considèrent le rapport entre les sociétés et la nature, la façon dont celle-ci se constitue comme enjeu de connaissance, de valorisation et de pouvoir dans le contexte contemporain d’érosion massive de la biodiversité. Je suis l’auteure de plusieurs articles scientifiques sur la biodiversité, le développement durable, l’écoféminisme, l’économie environnementale, ainsi que d’un livre intitulé « Philosophie de la biodiversité – petite éthique pour une nature en péril » paru aux éditions Buchet-Chastel en septembre 2010.

Projet en cours

BIODISER – Conserver la biodiversité ou gérer ses services ? Enjeux scientifiques, politiques et philosophiques.

Bien que la conservation de la biodiversité et la gestion des services écosystémiques soient souvent présentées comme des objectifs conjoints, obtenir cette convergence ne va pas de soi. L'approche par services pourrait transformer significativement la façon traditionnelle de considérer la protection de la biodiversité. Ce projet propose une étude de ces mutations en cours ou à venir, afin d'évaluer dans quelle mesure elles sont ou non souhaitables. Il s'agit d'un travail interdisciplinaire alimenté par l'histoire des sciences, la philosophie, l'écologie, l'économie et les sciences politiques

Mon parcours de formation

J’ai étudié deux ans en biologie puis je me suis réorientée vers la philosophie. J’ai fait une licence à l’Université Pierre Mendès France à Grenoble, puis une maîtrise et un doctorat au département de philosophie de l’Université de Montréal. J’ai ensuite eu la chance d’effectuer un post-doctorat au Muséum National d’Histoire naturelle et j’ai finalement été recrutée en 2009 dans mon laboratoire actuel, le Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive où je travaille toujours.

Mon implication dans le Développement Durable

La façon de mettre en cohérence mes questionnements théoriques sur les valeurs de la nature et mes actions quotidiennes consiste à réduire autant que faire se peut mon emprunte écologique. Ne pas manger de viande ; remplacer la voiture par le train et le vélo ; proscrire les voyages en avion si fréquents dans le monde de la recherche et promouvoir des alternatives moins coûteuses en énergie comme les vidéoconférences ; manger local et bio ; éviter systématiquement la grande distribution ; réduire ses déchets grâce au compost, à la réutilisation et en dernier recours au recyclage. Ca c’est dans l’idéal, et dans la vraie vie, eh bien… c’est un peu pareil avec plein de petites entorses !

 
 

Mes coordonnées

Site web : http://www.cefe.cnrs.fr/fr/recherche/bc/dsse/869-c/230-virginie-maris

Email : virginie.maris[at]cefe.cnrs.fr