Pour moi, je vois partout que les maux auxquels nous assujettit la nature sont beaucoup moins cruels que ceux qu'il nous plaît d'y ajouter...

Jean-Jacques Rousseau à François Marie Arouet de Voltaire, 18 aout 1756, lettre 424

 

Trois questions à
Suzanne NOEL

Pourquoi avoir choisi de travailler sur les risques et vulnérabilités en milieu littoral ?

Avant de commencer mon travail de thèse sur les risques et vulnérabilités en milieu littoral, j'ai réalisé un travail de maitrise sur les marais et plus spécifiquement sur les marais de la Dives. Les conclusions de ces travaux ont fait ressortir des mutations paysagères de ces milieux et transformations anthropiques importantes qui induisent une augmentation du risque et de la vulnérabilité de ces milieux. Ces conclusions ajoutées à un climat européen propice à de tels travaux, m'ont poussée à démarrer ce travail de thèse.

Est ce qu'on constate des changements profonds dans les modes d'occupation des zones littorales depuis le Moyen Age ?

À l’exception des ports qui exigent une plus grande exposition des habitations, bourgs et villages des communes littorales des sociétés anciennes se construisent à l’abri des foudres de Poséidon, sur les falaises mortes au-delà de la cote d’élévation 10 m. La mise en place de règlements visant à préserver le cordon dunaire, comme sur la côte ouest du département de la Manche complète cette précaution ancestrale.
Au XVII-XVIIIe, dans le Cotentin et le Bessin, de nouvelles modalités de valorisation des marais, tournés vers une agriculture plus intensive favorise la multiplication d'infrastructures d'assèchement onéreuses et incompatibles avec l’érosion du rivage ou la répétition de coups mer lors d’hiver tempétueux. La politique du tout endiguement semble être la seule issue. C’est cependant un leurre, le durcissement du rivage favorise à moyen terme une accélération de l’érosion. La construction des nombreuses digues entre Réville et Sainte-Marie-du-Mont en est la parfaite illustration. Après, la submersion de Saint-Vaast-la-Hougue en 1724, pour la première fois dans l’histoire de France, l’État royal décide de financer une infrastructure de défense contre la mer : la digue la Longue Rive qui s’étend de Saint-Vaast au pont de Saire. Cette politique d’endiguement s’étend à l’ensemble de la baie de la Hougue. Des dizaines de paroisses, parfois éloignées de plus de 20 km du rivage, sont mises à contribution, mais la Longue Rive et les digues favorisent une accélération de l’érosion à leur extrémité et au niveau de leur soubassement. Leur entretien et leur agrandissement au gré des assauts de la mer deviennent objets de plaintes croissantes dès le milieu du XVIIIe siècle. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, malgré la constitution de syndicats de défense contre la mer et l'aide technique des Ponts et Chaussées, les digues du Cotentin deviennent un héritage encombrant en raison des difficultés de l’élevage et d’un exode rural prononcé.
Après 1870, l’économie balnéaire connaît un véritable essor et modifie l’appréhension foncière du littoral. L'arrivée de nouvelles populations, vierge de toute mémoire du risque côtier, entraîne la construction d'infrastructures inadaptées sur et le long des vastes cordons dunaires qui protègent la côte de nacre ou la côte ouest du Cotentin. De 1807 à 1940, les services maritimes des Ponts et Chaussées  rappelle à tous les investisseurs (petits et grands) que toute construction faite en limite ou bien sur le Domaine public maritime est réalisée à leurs "risques et périls" mais rien n’y fait.  La spéculation foncière poursuit son travail de sape mémorielle. Le rythme des avaries et catastrophes s'accroît alors progressivement :1869, 1909 1924, 1928, 1931, 1932.

Y a-t-il un "entretien" de la la mémoire du risque côtier en Normandie ? Quel type d’organisme peut compiler et diffuser cette culture du risque ?

Très peu d'habitants rencontrés ont cette mémoire du risque et de la vulnérabilité. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait une culture et un entretien collectif du risque. Cela pose de réels problèmes de gouvernance. Comment mettre en place des politiques d'aménagement durables et partagées si la société civile, les collectivités et l'État n'ont pas de vision commune ou de bilan (évolution du  risque, conséquences économiques et écologiques) des politiques menées au cours des deux derniers siècles ? Outre qu'il y a fort à apprendre de nos ancêtres, les mesures à prendre auront d'autant plus de sens que la trajectoire de vulnérabilité de nos littoraux sera comprise de la population.

Reconstituer la mémoire de "l'occupation" du littoral nécessite de consulter une grande diversité de fonds d'archives. C'est un travail assez fastidieux. Il faudrait rendre ces informations plus accessibles, les vulgariser pour qu'elles soient appropriées par tous les habitants du littoral.


Activité au sein de ma structure

Le CRHQ est un pôle d’excellence en matière d’histoire des sociétés – histoire des sociétés confrontées à la conflictualité, aux événements extrêmes et/ou à des milieux spécifiques (rural, maritime). Cette histoire est globalement d’ordre socio-économique, avec un accent particulier mis sur les hommes au travail, gérant l’environnement, mais il est question aussi d’histoire de la production culturelle des sociétés en question, tout autant que de leur encadrement par la puissance publique. Le plus souvent, il s’agit de sociétés des époques moderne et contemporaine, mais les époques plus anciennes (Moyen Âge, Antiquité) ne sont pas négligées, d’autant que plusieurs thématiques de recherche se déploient sur le temps long.

Au sein de ce laboratoire Suzanne NOEL travaille sous la direction d'Emmanuel GARNIER. Ses travaux de thèse vont porter  plus spécifiquement sur les "Risques et vulnérabilité des zones humides littorales bas-normandes de 1500 à 1850" en s'appuyant sur l’étude des zones humides littorales normandes comprises entre l’estuaire de la Seine et le Couesnon entre le XVIe siècle et le milieu du XIXe siècle.

L’enjeu scientifique majeur de ses travaux résident dans la question des Risques liés à la mer (tempêtes, submersions, raz de marée, épidémies, érosion, naufrages, salinisation) sur ces zones à partir du dépouillement d’un corpus d’archives et de sources imprimées très large qui impliquera des fonds régionaux (archives départementales, SHD Cherbourg) et nationaux (Archives nationales, BNF, SHD Vincennes). L’utilisation des données historiques doit permettre de renseigner la vulnérabilité passée afin de comprendre les trajectoires de vulnérabilité de ces territoires littoraux.

Mon parcours de formation

2012-2015 Thèse d’Histoire (université de Caen) Les trajectoires de vulnérabilité des sociétés littorales bas-normandes face au risque de submersion de 1500 à 1940. Sous la direction d'Emmanuel GARNIER, LIENS de la Rochelle, directeur de Recherche CNRS

2004-2006 Master 2 Management des activités touristiques et culturelles (université de Dijon)

2004 Maîtrises d’histoire (université de Caen) Intitulé du mémoire : Les mutations paysagères des marais de la Dives (1500-1800) sous la direction d’Emmnanuel GARNIER

2003-2004 Maîtrise d’histoire (université de Caen) Intitulé du mémoire : « Du blanc au vert, les marais de la Dives à l’époque moderne, quels enjeux pour quels répercutions paysagères ? » sous la direction d’Emmanuel GARNIER

1999-2003 DEUG-Licence d’Histoire (université de Caen) - DEUG de Géographie (université de Caen)

 
 

Mes coordonnées

Site web : https://histoirelittoral.wordpress.com/

Email : snoel.zhl[at]gmail.com