Trois questions à
Stéphane COSTA

Quelle est l’échelle géographique pertinente pour mettre en place une stratégie de gestion durable du littoral ?
L’utilisation de l’expression « frange côtière » est préférable à celle de « trait de côte » car cette dernière est un peu réductrice, tandis que la notion de frange côtière offre en effet une vision plus large, interrogeant à la fois la dimension terrestre et la dimension marine. À titre d’exemple, les plages ont des échanges sédimentaires réciproques avec la dune, mais également avec les petits fonds.
Il ne faut donc pas prendre en considération uniquement le trait de côte qui n’est que le résultat à un moment donné de tous ces échanges sédimentaires longitudinaux et transversaux. Le littoral doit être considéré comme un système hydro-sédimentaire dépendant des relations entre des forces météo-marines et
un bilan sédimentaire (entrées et des sorties de sédiments). C’est pourquoi il ne s’agit plus de gérer les littoraux en fonction des limites administratives trop restrictives, mais en fonction de l’échelle des phénomènes générateurs de dommages :

  • L’échelle de la cellule, ou de l’unité hydro-sédimentaire : Ce principe est bien connu pour les inondations continentales qui sont gérées à l’échelle du bassin versant. Pour les littoraux, l’échelle pertinente est celle de l’unité ou de la cellule hydro-sédimentaire. Cette dernière est une « portion » de littoral qui a un fonctionnement sédimentaire relativement autonome par rapport aux «portions » voisines. Leurs limites spatiales, qui induisent une interruption ou une modification des transports sédimentaires peuvent être naturelles (caps majeurs, baies, fleuves…) ou anthropiques (jetées portuaires …). Ces limites ne sont pas
    toujours totalement étanches d’un point de vue sédimentaire. C’est pourquoi ce découpage est préconisé car plus intégrateur, mais une réflexion entre les cellules hydro-sédimentaires n’est pas à exclure. Une gestion durable implique donc la mise en place de modes de gestion partenariale entre toutes les collectivités afin que toute modification du mouvement sédimentaire sur un territoire soit sans conséquence sur les territoires voisins (ou alors avec accord !).
  • À une échelle transversale satisfaisante : Le littoral est un espace de transition fragile et mobile entre terre et mer. Il intègre l’avant-côte pour l’étude des processus littoraux, et des espaces situés en arrière du trait de côte où se fait encore sentir l’influence marine. Au-delà de la question des échanges sédimentaires, la dimension transversale doit être appréhendée dans le temps et faire apparaître des notions de solidarités intercommunales. Ainsi, il existe des communes directement littorales, d’autres qui le sont indirectement (celles riveraines des estuaires et des deltas, quand elles sont en aval de la limite de salure des eaux), et puis celles qui peuvent le devenir dans le cadre d’une élévation du niveau moyen de la mer (intrusion saline dans les rivières et estuaires, remontée de nappe par blocage des écoulements, envahissement possible d’importants territoires a priori non menacés actuellement, notamment dans les espaces bas (marais). Quelle que soit la stratégie envisagée, il sera donc primordial de prendre en compte une échelle territoriale transversale large car certaines communes arrières littorales qui participent déjà aux équilibres écologiques et économiques littoraux (ou qui en bénéficient) risquent d’être impactées. Au regard de l’ampleur des enjeux  environnementaux, économiques, sociaux et politiques qui se profilent, l’échelle de gestion devra dépasser celle communale trop restrictive. La gestion intercommunale sera un minimum, l’échelle départementale, voire régionale beaucoup plus pertinente en terme de réflexion et de moyen d’action.

Quelle échelle de temps est-t-il nécessaire de prendre en compte dans une stratégie de gestion durable du littoral ?
Afin d’assurer le caractère durable de la stratégie de gestion il semble primordial de prendre en compte les prédictions disponibles sur l’évolution future de cet espace à trois échelles de temps : le court terme allant de 0 à 20 ans ; le moyen terme (entre 20 et 50 ans) ; et enfin le long terme allant de 50 à 100 ans. À compter de la date de lancement des projets, il est raisonnable de se
baser sur un horizon temporel de 30 à 50 ans minimum (le mieux serait 100 ans pour les projets ambitieux. Pourquoi une réflexion sur de telles échéances ? Un projet prend 10-15 ans dans sa réflexion, 10-15 ans dans sa construction, et sa durée de vie est souvent supérieure à 40-50 ans... nous sommes proches de l’échelle des 100 ans ! ) : cela permet d’appréhender les modifications naturelles et d’usage du territoire qui vont survenir, d’intégrer des stratégies de relocalisation ou de déplacement des biens et des activités, et enfin de limiter les incertitudes sur les prévisions économiques réalisées. La temporalité doit être au cœur des réflexions, alliant l’échelle immédiate de l’urgence (échelle qui ne doit pas en revanche nuire aux stratégies de gestion dites durables) et le long terme, qui doit guider les projets prospectifs visant à réduire la vulnérabilité des biens et des personnes tout en faisant du littoral un territoire attractif.

Quels sont les maîtres mots à retenir pour mettre en place une gestion durable des littoraux ?
Les maitres mots sont l’anticipation et la collaboration !
Pour anticiper il faut prévoir et donc mieux connaître l’aléa. Pour cela il faut poursuivre l’effort  d’observation et de modélisation pour tendre vers une meilleure prévisibilité des reculs futurs du trait de côte, dans un contexte où les effets du changement climatique restent encore très incertains. Pour anticiper il faut aussi clarifier à l’échelle locale le « qui fait quoi » et le « qui paye quoi ». Car sans compétences et responsabilités clairement définies, seule l’urgence pourra forcer à agir. Enfin, l’anticipation doit s’accompagner d’une articulation dans le temps entre protection et relocalisation. En effet, si un processus de relocalisation est engagé, il faut pouvoir tenir et consolider sur le temps long le choix de non protection (place centrale de l’Etat et de son DPM). La stratégie de gestion durable des risques littoraux doit ainsi s’affranchir des limites administratives pour s’appuyer davantage sur l’échelle des phénomènes générateurs de dommages sur les littoraux. Ce n’est qu’une fois ces frontières naturelles délimitées que l’on peut identifier les enjeux (humains, patrimoniaux, matériels...) présents sur ces espaces et favoriser leur appropriation collective.


Activité au sein de ma structure

Créée en 1996, l’UMR 6554 LETG (Littoral, Environnement, Géomatique, Télédétection) est une unité multisite, implantée dans cinq universités de l’Ouest de la France (Angers, Bretagne Occidentale, Caen, Nantes et Rennes). Le champ scientifique de l’unité est celui de la géographie de l’environnement. Grâce à son expertise en géographie physique, humaine et géomatique, le projet scientifique de l’UMR LETG, vise, à travers l’analyse et la modélisation des systèmes complexes à l’interface entre nature et société, à évaluer les interactions systémiques entre les processus biophysiques d’une part et les facteurs sociaux, économiques, institutionnels, culturels, mentaux, historiques d’autre part. Ces interactions s’expriment au sein d’objets géographiques littoraux et continentaux qui sont des interfaces ciblées par l’UMR (interface terre-mer, interface air-terre-eau). La connaissance et la modélisation de ces interfaces permettent d’assoir scientifiquement une approche dialectique préservation - développement des territoires concernés situés majoritairement en zone tempérée et tropicale.

L’UMR est organisée autour de 2 équipes scientifiques :

  • Equipe 1 : Changements d’usages, conflits, mutations territoriales à l’interface terre/mer
  • Equipe 2 : Forçages environnementaux et anthropiques sur la dynamique des milieux "sensibles"

Mes interventions pour l'IRD2

Rencontre chercheurs
jeudi 06 avril 2017
Projet Ricochet
 
 
 

Mes coordonnées

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