Trois questions à
Pierre DUPRAZ

Quelle est votre définition du sol ?

Pour moi, le sol est avant tout un facteur de production de l’activité agricole. Il a une dimension quantitative, sa surface, et de multiples dimensions qualitatives. Les dimensions qualitatives intrinsèques comme la pente, la profondeur, la granulométrie, les caractéristiques chimiques, biologiques et structurelles sont centrales  pour l’enracinement, la nutrition et la santé des plantes. Leurs contributions à la valeur agricole du sol dépendent cependant de leur interaction avec  des caractéristiques extrinsèques liées à la localisation du sol. Parmi ces autres qualités il y a notamment le climat auquel est soumis le sol avec les niveaux et distributions temporelles de l’ensoleillement, des températures et des précipitations. La localisation du sol dans la parcelle, dans le paysage et dans l’exploitation agricole influent également sur d’autres facteurs importants la formation des rendements. Un facteur encore mal connu est l’influence des bordures de champs, et plus largement de la trame verte et bleue qui déterminent la pollinisation, les réservoirs de prédateurs et d’auxiliaires des cultures, le régime hydrique et l’érosion par le ruissellement et le vent. L’accessibilité de la parcelle et sa distance au siège de l’exploitation sont des éléments important dans les choix d’usage du sol par l’agriculteur. Les choix d’usage du sol par l’agriculteur est aussi largement déterminé par la localisation du sol à une échelle géographique beaucoup plus vaste : l’échelle à laquelle s’organise les filières agricoles et donc les débouchés pour les produits agricoles. Ainsi au-delà de la formation du rendement, un bon sol agricole est aussi un sol polyvalent sur lequel un grand nombre de cultures sont possibles. Enfin, la terre agricole peut avoir des usages alternatifs, notamment son artificialisation pour des développements infrastructurels ou urbains, dont la probabilité dépend principalement de sa localisation et bien peu de ses qualités intrinsèques et agricoles.

S’il fallait mettre en place une action demain pour la préservation des sols, vous commenceriez par quoi ?

La principale menace, aujourd’hui bien connue et de mieux en mieux intégrée, est l’artificialisation des sols. Historiquement, dans un contexte où les coûts de transports étaient très élevés, les villes se sont naturellement installées et développées dans les lieux où l’eau et la fertilité des sols étaient abondantes. L’extension de leur emprise spatiale s’effectue donc au détriment des meilleurs sols agricoles. La prise de conscience étant réalisée et partagée, deux verrous doivent être levés pour améliorer la planification et la maîtrise de l’étalement urbain. Le premier est la connaissance suffisamment fine de la géographie des sols afin de préserver au mieux leurs fonctions agricoles mais aussi environnementales comme la protection contre les crues, l’épuration de l’eau ou le stockage de carbone. Le deuxième verrou concerne les mécanismes économiques et institutionnels conduisant à l’artificialisation. La différence de prix entre une terre agricole et un terrain à bâtir est telle en France, que le rêve de tout propriétaire de foncier agricole est de voir son bien devenir constructible. Il est donc nécessaire d’assécher cette rente providentielle et de confier la planification à une instance de décision indépendante. Les SCOT et l’obligation faite au PLU et POS de s’y conformer est un pas dans la bonne direction. Pour la multitude de communes rurales et périurbaines, laisser la décision finale à la municipalité comporte un risque très grand de continuer à reporter les bonnes décisions, tant les enjeux locaux et un possible clientélisme sont grands.

La deuxième menace concerne les choix des agriculteurs pour l’occupation des sols et la gestion de leur fertilité. Comme tout entrepreneur, l’agriculteur doit combiner différents facteurs de production en vue d’une ou plusieurs productions rémunérées par les marchés et par la collectivité via différents canaux de subventionnement. Jusqu’en 2006, et depuis les années 1980 approximativement, les prix réels des productions agricoles ont été orientés à la baisse, grâce aux progrès génétiques et mécaniques notamment, ainsi que ceux de l’énergie, dont dépend le prix des engrais, tandis que le prix du travail augmentait avec le niveau de vie. Il en résultait un prix réel de la terre à la baisse sous un double effet de baisse des prix des fruits de terre et des engrais qui constitue, dans certaines limites, un substitut à la fertilité intrinsèque des sols. Il n’y avait donc aucune incitation pour les agriculteurs à investir dans la qualité intrinsèque de leur sol et la laisser se dégrader était un comportement égoïste du point de vue intergénérationnel, mais rationnel compte tenu des rapports de prix et de leur évolution. Le but de tout agriculteur était clairement d’économiser du travail, de plus en plus coûteux, en utilisant plus de surface, plus d’intrants industriels, plus de mécanisation et motorisation. L’évolution de la politique agricole commune a accentué ce mécanisme avec le découplage du soutien public, d’abord des rendements par l’abandon du soutien des prix, puis du choix des productions par la création des droits à paiement unique en remplacement des aides directes par type de production. Ainsi les aides européennes contribuent aujourd’hui à réduire le coût du foncier pour les agriculteurs en place. Ceci est particulièrement le cas en France où le statut du fermage empêche les propriétaires fonciers non agriculteurs de capitaliser ces aides dans le prix de la terre. On peut ajouter à cela la détaxation des carburants agricoles. Ce contexte encourage les agriculteurs à s’agrandir par achat et par location et à exploiter de plus grandes surfaces plutôt qu’à maintenir ou à améliorer la qualité des sols qu’ils exploitent déjà. Depuis 2007, on peut constater une modification de ce contexte avec la stagnation du niveau de vie, donc du coût du travail, un renchérissement du coût de l’énergie et des matières premières, y compris des productions agricoles. Ainsi, les moteurs de l’agrandissement des exploitations agricoles et du désintérêt des agriculteurs pour la qualité de leur sol sont en panne. En outre, l’intégration dans la conditionnalité des aides agricoles, de bonnes pratiques agronomiques et environnementales les sensibilisent, sans toutefois les contraindre trop fortement, au maintien de la qualité des sols. L’enjeu est ici d’équiper les agriculteurs en compétences, voire en matériels et bâtiments, adaptés à ce nouveau contexte. C’est l’enjeu des nouvelles injonctions autour de l’agro écologie et de l’agriculture écologiquement intensive par exemple qui visent à mieux utiliser les fonctionnalités biologiques et écologiques des sols et des paysages pour produire plus avec moins de ressources non renouvelables, et de plus en plus coûteuses. Au-delà du comportement des agriculteurs, c’est l’ensemble de l’appareil de recherche développement qui doit évoluer. Les signaux véhiculés par les prix et les politiques sont aussi importants à cet égard, car ils déterminent le progrès technique induit, c'est-à-dire l’orientation des changements techniques. Il serait sage en particulier d’abandonner le maintien de prix de la terre agricole artificiellement bas par le statut du fermage, de revenir sur la détaxation des carburants agricoles et de réellement coupler les aides publiques aux services environnementaux fournis par les terres agricoles. Enfin la taxation des engrais minéraux, au titre de leur contribution à l’émission de protoxyde d’azote à fort effet de serre, et des pesticides en proportion de leur écotoxicité, serait de nature à valoriser les fonctionnalités biologiques et écologiques des sols.

Pour vous, qu’est-ce qu’un sol de grande valeur ? (et comment évalue-t-on cette valeur ?)

Le sol ne disparaît pas dans les processus de production qu’ils supportent ou auxquels il contribue. C’est donc un facteur de production pérenne, dont la valeur dépend des revenus futurs espérés qu’il contribue à générer. Pour un sol agricole, cela dépend donc des rendements futurs des productions et des prix futurs de ces productions et des autres facteurs de production nécessaires, tant que l’usage reste agricole. A ces revenus agricoles s’ajoutent éventuellement les revenus tirés d’un changement d’utilisation de la terre pour d’autres fonctions : résidence, infrastructure, développement industriel, touristique ou commercial. Ces autres fonctions étant beaucoup plus profitables par unité de surface, la valeur d’un sol dépend principalement de sa probabilité de conversion à des usages non agricoles, donc approximativement de sa distance aux centres urbains et littoraux. C’est le moteur de l’étalement urbain. La prise de conscience d’un étalement urbain excessif et désordonné au détriment de nos capacités futures de production agricole dénote un décalage entre les prix observés et notre bon sens : sans terre agricole, on ne pourra plus manger, donc cela n’est pas raisonnable de payer des sommes si élevées du terrain pour se loger, produire et échanger d’autres marchandises. L’un des éléments en cause dans les calculs économiques à la base de la formation des prix de marché est le déflateur, qui représente notre préférence pour le présent, utilisé pour actualiser les revenus futurs. Le même déflateur est utilisé pour les biens alimentaires, indispensables à la vie, les jeux vidéo ou les remontées mécaniques…

 


Activité au sein de ma structure

L'analyse et l’évaluation des politiques publiques appliquées à l’agriculture, l’agro-alimentaire et l’environnement sont au cœur du projet scientifique de l’équipe SMART-LERECO. L’approche principalement utilisée est la modélisation et l’élaboration d’outils d’aide à la décision pour et/ou en collaboration avec les décideurs publics et privés.
Les activités de recherches sont structurées autour de deux grands axes de recherche:

  • L'axe Localisation, Stratégies industrielles et Commerce international regroupe les recherches d’économie théorique et appliquée en économie internationale et géographique appliquées aux filières agro-alimentaires et aux distributeurs.
  • L'axe Production, Environnement et Risque vise à analyser, théoriquement avec la micro-économie de production et empiriquement, les choix des agriculteurs et des acteurs sur les marchés intéressant la production agricole, et à évaluer les effets des politiques de régulation.
 
 

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