Trois questions à
Nicolas LEDANTEC

Qu’est-ce qu’un aléa en milieu littoral (et arrière littoral), quels sont les différents types d’aléas qui co-existent ?

Un aléa est la possibilité qu’un phénomène ou une manifestation naturelle physique affecte ou menace une zone donnée. Il y a ainsi une notion d’estimation, de probabilité de réalisation d’un processus dans la notion d’aléa.

La notion d’aléa est liée à la notion de risque dont la mesure implique aussi la connaissance des enjeux présents sur un territoire.

Dans le projet de recherche Ricochet actuellement en cours sur le territoire Normand on étudie les aléas qui font encourir un risque dans la zone littorale et arrière-littorale et également les moteurs qui contrôlent l’occurrence de ces phénomènes naturels (quantification de la fréquence, de l’intensité des aléas).

Les deux principaux aléas étudiés en zone littorale sont les aléas érosion et submersion, qui sont les deux aléas intégrés actuellement dans les Plans de Prévention des Risques Littoraux. Mais dans le projet Ricochet on va également travailler sur la zone arrière littorale qui est particulière en Normandie avec l’existence de valleuses, petites vallées perchées, qui sont sujettes à des phénomènes de glissements de terrain. Ces glissements, ainsi que les phénomènes de crues turbides, sont les deux autres aléas étudiés dans le cadre du projet Ricochet.

Si l’on considère l’aléa érosion, comment peut-on mesurer cet aléa et son évolution ?

D’une manière générale, l’érosion est associée au recul du trait de côte. Pour les côtes à falaises, elle peut être mesurée par:

-          le volume de matière perdu entre 2 dates de référence ou encore entre avant et après un événement ou une série d’évènements. Sauf à estimer le volume du tablier d’éboulis au pied de la falaise immédiatement après un événement, la mesure du volume perdu est faite à partir de calculs différentiels entre deux modèles numériques de terrain de la falaise. Ces modèles numériques de terrain sont typiquement obtenus soit par l’analyse photogrammétrique de jeux de photos (prises par des drones ou depuis l’estran en pied de falaise), soit avec un scanner laser terrestre.

-          la distance de recul du sommet de falaise entre 2 images aériennes. Cette mesure de recul suppose de pouvoir identifier sans équivoque le sommet de falaise sur les images. En plus des photos aériennes, des cartes anciennes comme les cadastres peuvent être utilisées pour évaluer des distances de recul sur des périodes plus longues.

Ces deux méthodes sont complémentaires, la première étant plutôt utilisée pour quantifier l’impact des phénomènes ponctuels (éboulement), quand la seconde va plutôt permettre d’estimer des taux de recul moyens.
En effet l’estimation des vitesses de recul ne rend pas justice à la nature soudaine des évènements de recul. Se baser uniquement sur les vitesses moyennes pour gérer l’aménagement d’un territoire n’est pas suffisant (un évènement unique peut entrainer un recul supérieur au cumul sur plusieurs années de la moyenne annuelle du recul).
Il y a donc un enjeu fort à mieux comprendre les phénomènes indicateurs de l’occurrence de ces évènements qui vont modifier ponctuellement, souvent fortement le trait de côte.

  Quels sont les facteurs qui peuvent accentuer l’occurrence d’un aléa ? Qu’entend-on par « forçage » ?

Les forcages sont les processus responsables de l’occurrence d’un aléa, les facteurs qui contrôlent son déclenchement, sa magnitude ou sa fréquence.

Pour l’érosion des falaises, les forçages sont de trois grands types

-          Actions continentales par les eaux qui ruissèlent, s’infiltrent, par le chargement des nappes d’eau qui vont exercer de pressions internes sur les massifs rocheux, par les variations de température qui varient peuvent aussi impacter la microfracturation (effet de dilatation des roches ou gel / dégel) et ainsi faciliter / déclencher les éboulements / effondrements.

-          Agents marins par l’action des vagues. L’hydrodynamisme (vagues et courants) permet d’évacuer les éboulis en pied de falaise et de rétablir ainsi un profil vertical plus unstable. Mais les agents marins ont aussi un rôle direct dans l’érosion des falaises, à la fois par l’impact des vagues sur la falaise mais aussi par le chargement exercé par le poids de l’eau sur la plateforme en pied de falaise (qui varie dans le temps), même si l’importance de ce mécanisme fait débat entre les scientifiques. Des mesures réalisées à l’aide de sismomètres installés en sommet de falaise ont montré que les variations de niveau d‘eau en pied de falaise engendraient des micro-déplacements en somment de falaise, susceptibles de fragiliser la falaise en favorisant la microfracturation.

-          Pressions anthropiques : l’anthropisation du territoire est également un agent de forçage dans la mesure où le bâti et plus largement les usages des sols vont influer notamment le cheminement des eaux dans les sols.
La sensibilité du site est également à prendre en compte dans l’étude des aléas : la nature des matériaux en place est en effet susceptible d’influencer fortement l’impact des forçages.
Dans le projet Ricochet, nous souhaitons mieux comprendre l’impact des forçages d’origine continentale et marine sur les dynamiques d’érosion des falaises. Une des expérimentations consistera à placer un ensemble d’instruments de suivi de la réponse mécanique de la falaise : des sismomètres et des géophones (pour écouter la fracturation dans les falaises) pour arriver à mieux comprendre les facteurs responsables de l’érosion de la falaise. L’analyse des données permettra en effet de discriminer l’impact des agents continentaux et marins, et à terme, de mieux estimer les trajectoires futures d’évolution des côtes à falaises dans le contexte du changement global.

A quelle échelle peut-on constater une variabilité d’intensité d’un aléa ? Si l’on considère l’aléa érosion, à quelle échelle peut-on considérer que l’aléa est « homogène » ?

Quand il y a des contextes similaires, les taux d’érosion peuvent être assez homogènes à l’échelle d’un secteur de côte. Ces taux sont actuellement assez bien connus pour la Seine Maritime (notamment via le ROLNP) ; ils peuvent évoluer dans le temps, par exemple sous l’effet du changement climatique.

Le problème est en effet que ces taux ne sont pas le seul élément à prendre en considération car ils ne peuvent pas tenir compte d’effondrements ponctuels.
La nature épisodique des évènements de recul sur les côtes à falaise rend difficile la vision court et moyen termes sur un territoire. La variabilité temporelle et spatiale d’occurrence des évènements de recul est en effet très forte, notamment sur les falaises de craie. Les vitesses d’érosion peuvent être en effet très homogènes sur un territoire donné mais n’indiquent pas forcement la susceptibilité d’un site ou d’une partie de ce territoire à l’occurrence de phénomènes ponctuels entrainant un recul supérieur au cumul sur plusieurs années de la moyenne annuelle du recul.
L’importance aujourd’hui est de restaurer ou d’instaurer la confiance des gestionnaires dans les cartes. La carte doit rester un objet de compréhension des phénomènes et non constituer un objet de cristallisation des craintes. Il est important d’engager les gestionnaires et les acteurs locaux à utiliser les cartes comme vecteur de diffusion des connaissances et outil de scénarisation.
Par exemple, un recul uniforme, disons de 200 m, selon un principe de précaution est difficilement acceptable pour les populations qui vivent sur ces espaces. Pour favoriser l’émergence d’un compromis qui consisterait à ne pas condamner l’accès à toute la zone littorale tout en protégeant durablement les biens et les personnes, l’idéal serait d’arriver à produire une cartographie des points « chauds », présentant un risque particulièrement élevé, et où il faut effectivement se prémunir contre la possibilité d’un recul plus important.


Activité au sein de ma structure

Nicolas LEDANTEC est ingénieur docteur, chargé de recherche au Cerema (Centre d’études et d’expertises sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement), qui est un établissement public du Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire. Les travaux de recherche menés au Cerema sont le plus souvent opérationnels, en appui aux politiques publiques. Nicolas LEDANTEC exerce au sein du laboratoire Géosciences Océan (LGO) à l’Université de Bretagne Occidentale, dans une équipe d’une dizaine de chercheurs qui s’intéresse à la dynamique des environnements littoraux et côtiers.

Dans le cadre de ses travaux de recherche au sein du LGO, Nicolas travaille sur deux objets d’étude principaux:
- Le suivi de la dynamique sédimentaire en domaine littoral (évolution du trait de côte et des profils sédimentaires, suivis bathymétriques répétés, mesure des conditions hydrodynamiques et des flux de sédiments).
- La morphodynamique des dunes sous-marines qu’on trouve sur les plateformes continentales à diverses échelles spatiales. Les intérêts à étudier ces dunes sont nombreux puisqu’elles peuvent avoir une incidence sur la navigabilité, sur le potentiel d’extraction de granulats, sur l’implantation d’infrastructures offshore (éoliennes), sur les budgets sédimentaires dans la zone littorale, …

Mon parcours de formation

Après une formation de maths / physique en classe préparatoires aux grandes écoles puis un diplôme d’ingénieur à TELECOM Paris Sud, Nicolas LE DANTEC est parti aux Etats-Unis pour réaliser un master puis une thèse au département d’océanographie de l’Université de Californie à San Diego (Scripps Institution of Oceanography), où il a fait des études et recherches en géosciences marines et océanographie côtière.

Mes interventions pour l'IRD2

Rencontre chercheurs
jeudi 06 avril 2017
Projet Ricochet
 
 
 

Mes coordonnées

Site web : http://

Email : nicolas.le-dantec[at]cerema.fr