La seule bonne échelle de la ferme à prendre en compte c’est la planète

Trois questions à
Martial BERNOUX

Qu'entend on par l'objectif "4 pour mille" ?

Pour rappeler le contexte, le 17 mars 2015 en discours de clôture d’un congrès réunissant plus de 600 personnes intitulé «  Climate Smart Agriculture » (pour agriculture « climato-intelligente»), le Ministre de l'Agriculture, Stéphane LE FOLL , devant cette audience large et internationale, a appelé à lancer un grand programme de recherche sur l’atténuation par l’agriculture du changement climatique avec ce slogan : « Le 4 pour mille » : en changeant de 4 pour mille, soit de 0,4 %, le stock de carbone des sols sur une épaisseur de 1m on serait en effet capable de compenser le flux annuel des émissions anthropiques de dioxyde de carbone.

Ce chiffre du 4 pour mille n'est pas nouveau, il est connu dans la communauté scientifique depuis 1992. Pourquoi autant de temps entre sa publication et son appropriation politique ?

Avant d'arriver à ce discours de 4 pour mille prononcé par un Ministre il a fallu passer par la crise alimentaire de 2007-2008. Cette crise a débouché en 2009 sur la mise en place de différentes initiatives au niveau international : réforme du comité sur la sécurité alimentaire, la mise en place en France du Groupe Interministériel sur la sécurité alimentaire (2009), la mise en place par la FAO d’un partenariat mondial sur les sols … Au moins une 20aine d’initiatives qui montrent que cette crise a entrainé des prises de conscience politiques. Le ministre Le Foll a une sensibilité très marquée pour l’agroécologie donc le « 4 pour mille » est aussi un moyen pour lui de promouvoir l’agroécologie. Nous sommes aujourd'hui dans un contexte favorable au lancement d'un tel projet :

  • Un Ministère particulièrement sensibilisé à la question
  • Une crise internationale climatique ou l’on s’aperçoit que les sols et la gestion des terres agricoles doivent faire partie du débat
  • L’existence de solutions

Quel type d'agriculture faut il promouvoir pour atténuer le changement climatique ?

C'est l'agriculture au sens large qu'il faut avant tout promouvoir pour atténuer le changement climatique car même le système le plus intensif qu'on puisse imaginer stockera toujours davantage de carbone que du bitume.
Si l'on regarde cependant plus en détails les systèmes agricoles l'objectif est de promouvoir des systèmes qui permettent d'augmenter les apports de carbone au sol (pratiques dites séquestrantes) et de diminuer les départs de carbone vers l'atmosphère (limiter la minéralisation de la matière organique). En effet quand on apporte 100 unités de carbone dans le sol, entre 5 et 15 unités vont rester stocker dans le sol des dizaines voire des centaines d'années. Le reste du carbone va être minéralisé c'est à dire qu'il va être transformé par les organismes qui vivent dans le sol et en partie retourner à l'atmosphère sous forme de CO2.
C'est la minéralisation de la matière organique qui permet de libérer les éléments minéraux essentiels à la croissance des plantes il est donc important de ne pas trop limiter ce phénomène.

Il va donc falloir trouver un équilibre entre minéralisation et stockage de carbone pour maintenir des sols fertiles.

Quels liens il existe entre une pratique qui va séquestrer du carbone et les autres gaz à effet de serre ?

Dès qu’on change une pratique agricole, cela va avoir un effet sur tous les autres GES et notamment sur le methane et le protoxyde d'azote.

Un sol bien aéré va être un sol qui va plutôt consommer du méthane car il va permettre de se développer davantage d’organismes qui consomment du méthane que d‘organismes qui en produisent. Mais dès qu’on va tasser un sol on va favoriser les organismes qui produisent du méthane. Par exemple les sols de forêt amazonienne vont plutôt stocker du méthane car ils sont bien aérés. Alors que leur transformation en pâturage va entrainer une tendance à produire du méthane et le bilan sur l’année sera plutôt en faveur d’une émission nette de méthane. Donc la transformation de la forêt en pâturage entraine le passage d’un sol consommateur à un sol producteur de méthane.
L’autre impact potentiel d'une pratique séquestrante peut être sur le N2O mais on sait encore très peu de choses sur sa dynamique. Il n'est en effet pas possible pour le moment de faire la corrélation fine entre pratique séquestrante et émission potentielle de N2O. Ceci est notamment lié au fait que la mesure du N2O coûte très cher car il est très peu réactif (en lien avec son potentiel de réchauffement global 300 fois supérieur à celui du CO2) donc on a des difficultés à trouver un réactif qui permette de révéler sa présence.

Quelle perception du 4 pour mille par les agriculteurs ?

L'objectif pour les agriculteurs n'est pas de sauver la planète mais avant tout de sauver leur famille. Il est important de mettre en place des méthodes agricoles qui permettent de stocker davantage de carbone dans le sol mais il est surtout crucial que ces méthodes soient pérennes dans le temps c'est à dire qu'elles permettent aux agriculteurs de mener leur activité professionnelle dans de bonnes conditions économiques et sociales. Il faut en effet considérer l'impact de la politique agricole à une échelle plus grande que celle de la parcelle agricole.

Il faut également avoir en tête que les pratiques dites séquestrantes de carbone ne sont pas nouvelles, ces pratiques ont été inventées initialement pour limiter le phénomène d'érosion et permettre aux agriculteurs de garder leurs sols fertiles.

On va donc promouvoir des systèmes qui apportent de la matière organique au sol et atténuent le phénomène d'érosion qui décapent la partie du sol la plus fertile.

Pour aller plus loin


Activité au sein de ma structure

L’objectif de l’UMR Eco&Sols est de caractériser les évolutions conjointes du fonctionnement des plantes et du sol sous les effets des changements globaux et des pratiques agronomiques

Les finalités des recherches reposent sur la notion d’ingénierie écologique et proposent sur la base de connaissances scientifiques, des pratiques dédiées au maintien et à l’amélioration des fonctions agricoles et environnementales des agro-écosystèmes. Les travaux de l’UMR décrivent et comprennent les processus écologiques de la production primaire et de la régulation des flux de C et des nutriments dans les agro-systèmes. Plus particulièrement :

  • Les cycles des nutriments majeurs (Azote et Phosphore)
  • Les services de régulation des écosystèmes, spécifiquement la séquestration du carbone - stockage du carbone et émission des gaz à effet de serre - et l’écodynamique des contaminants biologiques à caractères protéiques (Bt, virus, prions).

Eco&Sols est une unité mixte de recherche associant des personnels de l’INRA, de l’IRD, de Montpellier SupAgro et du Cirad. Les milieux étudiés sont les agrosystèmes méditerranéens et tropicaux. A ce titre l’UMR est associée à de nombreux partenaires étrangers où du personnel de l’UMR est affecté.

Mon parcours de formation

J’ai commencé ma carrière au Brésil en 1992 en même temps que Rio 1992, j’ai donc baigné dans cet environnement dès le départ. Je travaillais à l’époque sur l’impact de différents usages brésiliens sur les dynamiques de la matière organique et du carbone dans les sols : déforestation, canne à sucre brulée, non brulée, la valorisation du Cerrado en champs de soja… Je suis ensuite rentré en France en 2003 pour travailler avec les pays africains toujours sur l’impact des modes de gestion et des changements d’usage des sols sur le cycle du carbone des sols.

L’avantage d’être en France c’est que cela permet une ouverture plus large car on est à l’interface avec les ministères français et organismes internationaux. Je participe par exemple au comité scientifique du programme GESSOL du Ministère de l’Ecologie du Développement Durable et de l’Energie, ou encore à l’Inventaire Gestion et Caractérisation des Sols (IGCS qui dépend du ministère de l’agriculture) ou au GISAR (Groupe Interministériel sur la sécurité alimentaire) dans lequel les sols ont aussi une importante. Ces travaux en réseaux sont très riches car ils permettent une approche pluridisciplinaire.

Au niveau international je travaille également en réseau avec une implication dans différentes conventions : la convention sur le climat, sur la désertification, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture).

Mes interventions pour l'IRD2

Rencontre chercheurs
vendredi 19 juin 2015 • UCBN - Amphithéatre de physique UFR de géographie - 13h45
Changement climatique : et si on utilisait mieux le sol ?
 
 
 

Mes coordonnées

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Email : martial.bernoux[at]ird.fr