Nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai. C'est aujourd'hui que ces termes "fin du monde", "apocalypse" prennent un sens sérieux et non métaphysique ; depuis l'année zéro (1945), ils désignent pour la première fois une fin réellement possible".

Günther Anders, La Menace nucléaire : Considérations radicales sur l'âge atomique, Le Serpent à Plume, 2006.

Trois questions à
Frédérick LEMARCHAND

Qu’entendez-vous par l’expression « société du risque » ?

Cette expression, qui vient du sociologue Ulrich Beck, ne signifie pas simplement que nous serions confrontés à des risques ou des dangers d’origine humaine, car c’est le propre de la modernité technique que d’avoir engendré, avec le « progrès », tout un ensemble de revers qui en constituent aujourd’hui l’autre face et qui menace jusqu’à la pérennité de l’espèce humaine. Non, ce concept signifie que le risque calculable est devenu l’étalon de toute chose, que la pensée calculante a effacé toutes les autres manières d’envisager avec prudence « ce qui arrive », ce qui nous arrive et que nous produisons. La société du risque est désormais celle, bien sûr, où le risque réalisé – l’accident - devient un facteur de production parmi d’autre, ce qui fait dire à Beck que l’on ne se contente plus de répartir les richesses mais aussi les risques ; mais elle est aussi celle qui a perdu tout sens moral, tout ancrage politique, et qui ne parvient plus à retrouver une maîtrise de son destin, comme nous le rappellent les processus d’effondrement de la biodiversité ou du changement climatique.

Quelle différence faites-vous entre le concept d’innovation et celui de progrès ?

Innover veut dire simplement inventer, découvrir, et dans le langage courant faire passer l’idée de l’inventeur ou du découvreur au stade de la marchandisation, de la standardisation, et de la diffusion dans la société (et le plus souvent dans l’environnement). L’idée de progrès appartient à l’Histoire, dont elle fut le moteur du XVIIIème au XXème siècle, et à la philosophie qui en a forgé le concept (avec Condorcet notamment). Le découplage entre progrès (sens de l’Histoire) et innovation (désormais processus technique autonome) est précisément une caractéristique de notre époque. La question devient celle-ci : progrès pour qui ? Pour l’humanité, pour une partie des humains, ou pour la technique elle-même ? S’il peut y avoir innovation sans progrès humain (c’est le cas de la bombe atomique ou des OGM à pesticides par exemple), peut-on inversement penser un progrès sans innovation technique ? C’est peut-être l’enjeu des « innovations non-technologiques », nouveau mot que nous utilisons pour désigner l’intelligence collective, sans oublier la possibilité qui nous est toujours données de produire ce qu’Ivan Illich nommait les « outils conviviaux », une technique « low tech » au service du lien social et de modes de vie durables.

Quelle est pour vous la place des sciences humaines dans l’accompagnement de la prise de décision publique ?

C’est une question délicate qui appelle une réponse à plusieurs niveaux. On ne peut pas, quoi qu’en pensent les « institutions scientifique », placer sur un même plan les sciences dites « exactes », les sciences expérimentales, et les « sciences humaines » (sans parler des « sciences de l’ingénieur » qui sont des technologies appliquées). D’abord parce ce que toutes les humanités ne sont pas des sciences (au sens bachelardien), c’est le cas de la philosophie par exemple, mais aussi, pour une part, de la sociologie (bien qu’elle se réclame du logos). Ensuite l’étiquette fourre-tout « sciences humaines » (on ajoute souvent : « et sociales ») recouvre de très nombreuses pratiques (philosophie, anthropologie, épistémologie, économie, géographie humaine, histoire, linguistique, psychologie,… et encore plus de déclinaisons de ces disciplines souches). Parler des « sciences humaines » constitue donc en soi un acte politique qui renforce la domination des « sciences dures » (terme par contre peu usité tel quel), lesquelles entendent faire jouer aux première un rôle de plus en plus prédéterminé comme faciliter l’acceptabilité sociale des produits technologiques qu’elles ont fabriqué pour le marché. Au-delà du risque d’instrumentation contre lequel de nombreux chercheurs se lèvent, la place de chacune des « sciences humaines » dans la prise de décision publique n’est pas différente de celle de chacune des sciences exactes et/ou expérimentales. Je ne parle pas de la prise de décision comme objet de recherche pour la sociologie, la psychologie ou la philosophie politique, mais du rôle que doivent jouer toutes les formes de connaissances disponibles dans une époque, et donc dans une perspective transdisciplinaire, pour éclairer la décision qui, elle, relève d’autres sphères que sont le social et le politique (la société civile, l’Etat, la gouvernance internationale).


Mon parcours de formation

J’ai suivi une formation à la sociologie et à l’anthropologie à l’Université de Caen, où j’ai soutenu une thèse de troisième cycle puis une habilitation à diriger des recherches. J’ai eu la chance de croiser de nombreux autres disciplines à travers les enseignements proposés au Département de sociologie (ethnologie, psychanalyse, économie, philosophie) ce qui constitue une richesse inestimable.

Mon implication dans le Développement Durable

Je travaille sur des questions d’écologie depuis les années quatre-vingt dix, à l’époque où on ne parlait pas encore de développement durable, mais où une réflexion décisive sur le progrès technique et notre mode de développement se faisait jour. J’ai ainsi accompagné, comme chercheur, le mouvement social paysan dans sa réflexion sur le développement d’une agriculture autonome et économe, sur les nouvelles campagnes et les risques liés à l’agriculture industrielle. De nombreuses missions de recherche à Tchernobyl ont ensuite résolument orienté ma réflexion et les travaux de recherche sur les limites du développement techno-industriel tel que nous le concevons depuis 1945. J’ai rejoins le mouvement écologiste en intégrant le Conseil Scientifique de la Fondation de l’Ecologie politique et des organismes de recherche indépendants comme le Comité de Recherche et d’Information Indépendantes du le Génie Génétique (GRIIGEN) aux côtés de Corinne Lepage et Gilles-Eric Séralini. Je peux donc dire que je consacre toute mon activité de recherche et de consultant (sur les transitions écologiques, les énergies nouvelles, la démocratie technique ou l’éthique des biotechnologies) à un développement authentiquement durable depuis plus de vingt ans.

Il me reste encore un peu de temps pour continuer d’exercer mon métier de musicien de jazz (Jazz Club de Normandie) et bien sûr à naviguer dans les îles anglo-normandes.

 
 

Mes coordonnées

Site web : http://fredericklemarchand.com/

Email : frederick.lemarchand[at]unicaen.fr